Nicolas Bernard est avocat et étudie depuis longtemps la Deuxième
Guerre mondiale et contribue à plusieurs revues d'histoire. Il se consacre
également à l'analyse et à la réfutation du négationnisme. Il est l’auteur d’un très remarqué La
guerre germano-soviétique 1941-1945 et a
publié en 2016 un second ouvrage, la
Guerre du Pacifique, qu’il présente dans sa globalité et a accepté de répondre
à nos questions y relatives.
Pourriez-vous
nous indiquer quelles sont les raisons qui vous ont poussé à vous lancer dans
l’écriture de cet ouvrage ?
Je m’intéresse de
longue date à l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, notamment à son théâtre
Asie-Pacifique. Ce dernier a connu une ampleur cataclysmique, qui imprègne
encore l’actualité de cette partie du globe. Pourtant, et de manière
surprenante, le conflit en Extrême-Orient n’a guère fait l’objet de synthèses,
tant en France qu’à l’étranger. Les grands récits anglo-saxons, de Samuel E.
Morison à John Costello, de H.P. Willmott à Francis Pike, sans oublier la
vivante saga du Français Bernard Millot, bornent leurs analyses au duel ayant
opposé les Etats-Unis au Japon. Ils ne s’intéressent que trop peu aux autres
protagonistes, pourtant nombreux, à commencer par la Chine, mais aussi l’Union
soviétique ou les peuples colonisés. La dimension culturelle de cette guerre,
le racisme qui l’animait de part et d’autre de la ligne de front, ses
problématiques inscrites dans l’histoire du colonialisme et de la
décolonisation, de même que son legs mémoriel, y sont ignorés.
J’ai donc cherché à
offrir au public français une synthèse obéissant à la même logique que mon
précédent livre, La Guerre
germano-soviétique, publié chez Tallandier en 2013 : un panorama aussi
complet que possible, dépassant la sphère militaire pour traiter du phénomène
guerrier dans sa globalité, nationale, politique, coloniale,
diplomatique, économique et culturelle, de ses origines (lointaines) à ses
conséquences (actuelles).
Vous
consacrez une partie significative de votre livre au conflit en Chine.
Pourriez-vous revenir sur le rôle que joua ce théâtre dans le contexte plus
global de la Guerre du Pacifique ?
Déclenchée en 1937,
la guerre sino-japonaise, véritable guerre dans la guerre, est décisive en ce
que, pour le Japon, elle pave la voie vers le conflit avec l’Occident. Tout
d’abord, elle achève de transformer le Japon en régime autoritaire et
militariste à la fin des années trente. Ensuite, le conflit exacerbe peu à peu
les tensions entre Tôkyô et les Etats-Unis, lesquels réclament des Japonais, en
1941, d’abandonner leurs conquêtes, ce qui convainc le gouvernement japonais
d’entrer en guerre aux côtés de l’Allemagne.
Le théâtre chinois ne
perd pas, alors, de son importance. L’incapacité de l’armée du Soleil levant à
emporter la décision sur le terrain l’oblige à y maintenir des effectifs
considérables (plus du tiers d’entre eux en 1943). Les Etats-Unis, surestimant
le potentiel militaire et politique du régime de Tchiang Kaï-shek,
entreprennent de lui délivrer une aide colossale, aux fins d’y retenir
davantage de formations nippones et, qui sait, d’y livrer à l’avenir une
campagne décisive contre l’occupant. Ce soutien vise également à acheter la
confiance du gouvernement chinois et de son peuple, pour faire de la Chine,
après la guerre, un pilier du nouvel ordre international dont rêve Washington.
Mais alors que
l’URSS, qui affrontait le gros de la machine de guerre allemande, parviendra à
la repousser jusqu’à Berlin, la Chine, elle, ne dépassera jamais son rôle de
« fixation » des armées nippones. Il est vrai que le Japon occupait
ses territoires les plus riches, isolait quasiment le pays du monde extérieur,
et que l’approvisionnement américain ne prendra de l’ampleur qu’en 1944-1945,
grâce à la reconquête de la Birmanie. De fait, c’est dans l’Océan Pacifique que
se jouera le sort des armes.
L’attaque de Pearl
Harbor emporte tout d’abord une conséquence majeure, à l’échelle
géostratégique : le Japon lie son destin à celui des forces de l’Axe, et
entraîne l’Amérique dans la guerre. Mais, pour les Japonais, et sans qu’ils
s’en rendent bien compte, le bilan reste mitigé.
Spectaculaire, et
pour des pertes dérisoires, l’attaque aéronavale japonaise a certes coulé ou
endommagé les huit cuirassés de la « Pacific Fleet », ainsi que dix
autres navires, détruit ou endommagé 397 avions, et tué plus de 2.300
militaires. D’emblée, la Marine impériale acquiert l’ascendant psychologique
sur ses adversaires. Il faudra des mois à l’US Navy pour reprendre l’offensive.
L’invasion de l’Asie du Sud-Est n’aura rien à craindre de l’Amérique.
Cependant, la
bataille est lourde d’effets pervers. Tout d’abord, dans la mesure où elle a été
effectuée sans déclaration de guerre, elle cimente l’opinion publique
américaine derrière le Président Roosevelt : le Japon, qui voulait frapper
de terreur les Etats-Unis pour mieux les acculer, ultérieurement, à une paix de
compromis, s’expose ainsi à la fureur de la plus grande puissance mondiale. Sur
le plan militaire, rien de décisif n’a été accompli : les porte-avions
américains, absents, ont été épargnés ; du fait d’une doctrine qui insiste
sur l’anéantissement des navires adverses, les installations militaires,
notamment les dépôts de carburant et de munitions, n’ont pas été visés, alors
que leur destruction aurait lourdement obéré le fonctionnement de la base
américaine ; plus surprenant encore, la Marine japonaise, à la différence
de l’US Navy (il est vrai dans la douleur) ne tire pas la conclusion que le
porte-avions a détrôné le cuirassé comme « capital-ship », et voit
dans son succès une simple exception qui confirme la règle. Bref, le Japon n’a
remporté qu’un demi-succès, dont il ne sait tirer les leçons.
Pourriez-vous
nous éclairer sur les stratégies de guerre adoptées par les Etats-Unis et le
Japon ?
Globalement, le Japon cherche à arracher à
l’Occident une paix de compromis qui lui permettrait de conserver toutes ses
conquêtes, et d’en finir avec la Chine. Cette intention se fonde sur une vision
caricaturale des Anglo-Saxons, jugés mous, indolents, incapables de faire front
à l’esprit combatif des troupes japonaises. Ce nouvel ennemi, Tôkyô cherche
donc à le décourager : d’où une stratégie résolument offensive, en
1941-1942, pour lui rafler un maximum de territoires et lui infliger autant de
pertes que possible, de manière à ruiner son moral, le convaincre que cette
guerre ne peut être gagnée. A la suite des premiers revers, les Japonais,
méprisant plus que jamais la résolution de leurs adversaires, misent sur une
résistance à outrance, sans esprit de recul, et ne désespèrent point d’infliger
à l’US Navy une « défaite décisive » dans le Pacifique, jusqu’à
espérer, en 1945, que l’armée américaine tente de débarquer au Japon, pour la
vaincre en bataille rangée. Fait méconnu, Tôkyô compte énormément sur
l’Allemagne nazie, tant pour vaincre, sinon neutraliser l’URSS, que pour
retenir en Europe le gros de l’effort de guerre allié. En d’autres termes, la
stratégie nippone, nourrie de préjugés racistes, s’avère éminemment hasardeuse.
Les Etats-Unis, pour leur part, mais non sans
hésitations tout au long de l’année 1942 du fait du raz-de-marée japonais,
accordent effectivement la priorité à l’Allemagne. Ce choix n’implique aucun
traitement de faveur à l’égard de l’Empire nippon, lequel devra lui aussi
capituler sans conditions. Et ce, dans les meilleurs délais : les
dirigeants américains craignent qu’accorder un répit à l’Empire du Soleil levant,
d’une part lui laisse le temps de se renforcer, d’autre part conduise à lasser
l’opinion publique occidentale, dont on juge qu’elle ne saurait assumer un
conflit de longue durée. Aussi cherchent-ils à écraser l’adversaire en
épargnant au maximum le sang américain. D’où une stratégie consistant à se
rapprocher le plus possible de l’archipel nippon, aux fins de détruire son
effort de guerre grâce à des raids massifs de B-29, un nouveau modèle de
bombardier lourd à très long rayon d’action, voire à y débarquer. Ce qui
suppose d’aider puissamment la Chine, et de bondir d’île en île dans le
Pacifique jusqu’à la métropole japonaise. L’appareil militaire américain pourra
compter, en la matière, sur la colossale production d’armement des Etats-Unis.
Encore ces différentes stratégies
correspondent-elles davantage à des lignes directrices qu’à un plan mûrement
réfléchi. En pratique, les rivalités interservices, tant au Japon qu’aux
Etats-Unis, vont souvent conduire à infléchir ces ambitions, quand elles ne les
mettront pas en échec – notamment du côté japonais, de la bataille de la Mer de
Corail à celle de Midway, de la campagne de Guadalcanal à l’affrontement
aéronaval des Mariannes, de la bataille du Golfe de Leyte à celle d’Okinawa.
Ces causes sont d’abord et avant tout
structurelles : l’effort de guerre japonais ne fait manifestement pas le
poids contre l’économie de guerre américaine, quoique cette dernière soit
engagée dans une guerre sur deux fronts ; de même, la Marine et l’armée de
terre se révèlent-elles incapables, tout au long de la guerre, de coordonner
leurs efforts. Mais la défaite tient également à des facteurs culturels :
les dirigeants nippons sous-estiment constamment l’esprit combatif de leurs
adversaires, tant chinois qu’américains ou même britanniques. Corollaire de ce
qui précède, l’échec résulte également d’un déficit doctrinal : l’appareil
militaire impérial n’est taillé que pour une guerre de courte durée, remportée
au moyen d’une ou plusieurs « batailles décisives » ; rien n’est
véritablement prévu si le conflit se prolonge, et ni l’armée de terre ni la
Marine ne sauront tirer les leçons de leurs défaites, à la différence des
Américains et des Britanniques.
En elle-même, la stratégie nippone consistant
à affaiblir le moral ennemi n’était pas inepte en soi, mais elle était vouée à
l’échec dès la bataille de Pearl Harbor, assimilée par l’Amérique à un
« coup en traître » appelant une « juste » vengeance. De fait,
la « résistance à outrance » des Japonais a eu l’effet inverse à celui recherché : elle a
exalté l’intention des Américains d’anéantir la puissance nippone en
économisant le plus de vies occidentales possible, quitte à recourir aux bombes
atomiques. En d’autres termes, cette stratégie a puissamment nourri les
préjugés des Etats-Unis, lesquels réduisaient le Japon à un peuple sournois,
criminel et fanatisé à l’extrême, pathologiquement incapable de se rendre, sauf
à faire preuve de la plus extrême brutalité.
L’URSS, depuis les années trente, cherche à
éviter le conflit avec le Japon, car elle juge l’Allemagne hitlérienne
infiniment plus dangereuse et ne tient pas à se laisser entraîner dans une
guerre sur deux fronts. Aussi alterne-t-elle, selon le contexte, la fermeté
(aide matérielle à la Chine jusqu’en 1941, renforcement de son potentiel
militaire en Sibérie, jusqu’à affronter l’armée japonaise dans des
« incidents de frontière » tels que celui du Khalkin Gol en 1939) et
l’apaisement (signature d’un pacte de neutralité en avril 1941).
A la suite du déclenchement de
l’opération « Barbarossa », la Russie redoute longtemps une
agression japonaise en Sibérie, y compris même en 1942. Malgré les pressions
américaines, elle se refuse longtemps à déclarer la guerre au Japon, d’abord
parce qu’une telle initiative reviendrait à divertir en Extrême-Orient une partie
de l’effort dirigé contre l’envahisseur allemand, ensuite parce que Staline
redoute que les Alliés ne lui laissent, en l’espèce, tirer les marrons du feu…
Le dictateur soviétique cherche surtout à monnayer le plus cher possible son
entrée en guerre, tout en conservant la maîtrise du calendrier. Quand, au
printemps 1945, la défaite allemande n’est plus qu’une question de semaines, il
décide de passer à l’action dans la seconde quinzaine du mois d’août, de
manière à prouver sa bonne foi aux Occidentaux et, surtout, à se constituer en
Asie un solide glacis. Sans doute le bombardement atomique d’Hiroshima
l’oblige-t-il à avancer la date de l’offensive en Mandchourie.
L’entrée en guerre de l’URSS, le 8 août 1945,
pèse lourdement dans la décision de l’Empereur Hiro-Hito de mettre fin aux
hostilités. L’offensive soviétique intervient plus de deux jours après le raid
d’Hiroshima, et quelques heures avant celui visant Nagasaki ; le régime
impérial doit statuer dans l’urgence sur la réponse à apporter à l’ultimatum
allié formulé à la fin de la conférence de Potsdam. Or l’initiative russe est
d’autant plus dévastatrice que Tôkyô comptait jusque là sur Moscou pour
intercéder en sa faveur auprès des Occidentaux : désormais menacé de
destruction nucléaire et totalement isolé sur la scène internationale, le Japon
n’a plus d’autre choix que de capituler ou mourir… et son Empereur fait le
choix de capituler.
L’offensive soviétique, les semaines
suivantes, pulvérise l’armée de terre japonaise. Elle permet à l’URSS de faire
main basse sur la Mandchourie, les îles japonaises du Pacifique septentrional
(Sakhaline, Kouriles), ainsi que la Corée du Nord. L’ampleur et la rapidité des
succès de l’Armée rouge obligent les Etats-Unis à faciliter la reddition
japonaise, quitte à garantir à mots couverts le maintien de l’Empereur sur son
trône – condition sine qua non posée par Tôkyô pour se rendre. Si Staline
renonce, pour l’heure, à imposer ses vues sur l’occupation du Japon, cette
quasi-collision des intérêts russes et occidentaux fige pour longtemps le
visage de l’Asie dans cette partie du globe – pour le meilleur, et surtout pour
le pire.
Il existe autant d’historiographies que de
belligérants ! Tant pour cause de rivalités internationales (Guerre
Froide, agissements de la Corée du Nord, relations ambivalentes avec la Chine,
alliance avec les Etats-Unis), que pour des motifs de politique intérieure
(démocratisation d’un côté, dominance du Parti conservateur de l’autre), le
Japon, depuis 1945, est constamment tiraillé entre culpabilité et déni, entre
progrès et crispations. On ne peut parler, chez lui, de négationnisme d’Etat,
mais de tensions permanentes selon le contexte, tensions qu’exacerbe l’extrême
droite, sans toutefois empêcher les historiens de faire avancer la connaissance
du passé.
Chez les anciens adversaires du Japon,
domine, partout, et notamment aux Etats-Unis et en Corée du Nord, un
« roman national » célébrant la lutte contre l’ennemi nippon, sachant
que certains anciens pays colonisés (Indonésie, Birmanie, Viêt-Nam) célèbrent
davantage leur révolution indépendantiste, née de la guerre. Selon le degré de
démocratisation de ces pays, l’historiographie n’en progresse pas moins, tant
sur l’opportunité des raids nucléaires que la problématique des crimes japonais
perpétrés durant la guerre (massacre de Nankin, « femmes de
réconfort »…). Les chercheurs de différentes nationalités, descendants des
ennemis d’hier, collaborent sans difficulté, bien des tabous ont été levés,
mais la persistance des turbulences diplomatiques expose l’Asie à de nouvelles
« guerres mémorielles ».
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